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Apocalypses

 

Sous la direction d’Hélène Machinal, Monica Michlin et Arnaud Regnauld

 

Otrante : Arts et Littérature Fantastiques N°47-48 (Printemps-Automne 2020)

Paris :  Kimé, 2020

Broché. 408 p. ISBN 978-2841749782. 35 €

 

Recension de Marie-Odile Pittin-Hedon

Aix Marseille Université

 

     

L’ouvrage présenté par les trois co-éditeurs est une somme : un numéro double de 408 pages, qui émane de trois colloques, et qui ambitionne d’analyser les discours de l’apocalypse plutôt que d’en décliner les thèmes ou en constater la persistance. Pour ce faire, il rassemble des contributions qui balaient un très large spectre de discours artistiques : la littérature, le cinéma, les séries TV, la BD, les réseaux sociaux, la musique et la musique de films, même les actualités filmées en studio, et s’intéresse à la fois au monde contemporain (les romans de Paul Auster ou Margaret Atwood), et aux origines des discours apocalyptiques, notamment filmiques, en remontant vers le début du XXe siècle. C’est un travail de longue haleine qui a mené à cette publication, ainsi qu’en témoigne le fait que certains auteurs y publient deux articles. Les trois colloques ont en effet donné lieu à trois publications dans le format ebook, respectivement intitulés Formes d(e l’)Apocalypse (2017), Médiations Apocalyptiques : Imag(in)ing the Apocalypse (2019) et Formes Apocalyptiques du Pouvoir : Programmes Apocalyptiques (2021). La volonté des co-éditeurs est manifestement de présenter dans un même volume le résultat de recherches sur les formes, discours et fondements théoriques des divers récits apocalyptiques et post-apocalyptiques qui saturent l’espace culturel depuis le début du XXIe siècle, bien que n’ayant jamais cessé d’exister dans la littérature et, de manière générale, l’art, au cours des siècles précédents.

C’est donc à une plongée dans les discours et la théorie de l’Apocalypse que nous invite le volume, qui examine les œuvres de Margaret Atwood, Don de Lillo, Marge Piercy, Antonio Saramago ou Antoine Volodine, la littérature post 9/11, les séries dystopiques emblématiques telles que The Handsmaid’s Tale, The 100, The Leftovers, et The Walking Dead, et les films, The War Games, On the Beach, Melancholia ou 4.44 Last days on Earth, ainsi qu’une remontée aux sources de l’apocalypticisme avec San Francisco Disaster, ses actualités filmées et sa reconstitution en studio du tremblement de terre en 1906, sa vision de la catastrophe et l’écart par rapport au réel non véritablement de la catastrophe, mais surtout de la réception et de la perception de l’événement. Le volume balaie également des aires géographiques variées, Canada, USA, Grande-Bretagne, avec notamment un article sur la vision politique et culturelle derrière les films apocalyptiques populaires situés en Écosse. Il propose en première partie une section consacrée à la théorie et la politique de l’apocalypse, même si ces fondements théoriques ne sont en fait quasiment jamais perdus de vue par les auteurs dans leurs articles respectifs, la richesse du volume résidant dans la variété des outils méthodologiques convoqués pour analyser les « formes de l’Apocalypse » telles qu’elles sont rassemblées ici.

L’abondance des sources théoriques convoquées est à signaler : l’on pourra retrouver dans le volume les références à Giorgio Agamben, sur le temps messianique, ou « le temps qui reste », Günther Anders, Jean-Baptiste Fressoz sur le délai, N.H. Roth sur la post-histoire, Derrida (Spectres de Marx et No Apocalypse, Not Now), et les théoriciens importants de l’apocalypse que sont Bertrand Gervais (sur l’écran ainsi que sur le temps de l’apocalypse), Jean-François Chassay, Jean-Pierre Dupuy, Michael Foessel, François Hartog (sur les régimes d’historicité) Christian Chelebourg (sur les écofictions de la fin du monde), et Darko Suvin et Tom Moylan sur la science-fiction, la liste n’étant pas exhaustive.

L’organisation du volume faire apparaître la variété des discours examinés, puisqu’à la première partie, « Approche philosophique et politique », succède la partie sur les séries TV « Apocalypses en série », puis « Apocalypse au cinéma », pour terminer sur « La lettre apocalytique », consacrée à la littérature. La première partie, peut-être la plus disparate, examine l’apocalypse telle que réfléchie par le philosophe Quentin Meillassoux, et le messianique apocalytique, l’apport du mathématicien fondateur de la cybernétique Norbert Wiegner à cette théorie – une approche du temps qui nous sépare de la fin inspirée de la thermodynamique et de la cybernétique. Ces deux articles donnent toutefois au volume un fondement scientifique et conceptuel qui sera complété, notamment par le volet politique, le plus fréquemment abordé.

Le volume peut être décrit comme une somme en raison d’une part de sa contribution essentielle à la théorisation de l’apocalypse, avec notamment, les articles de Jean-Paul Engélibert, Denis Mellier, Hélène Machinal et Bertrand Gervais, mais aussi en raison de la variété des angles d’approche. Les deux contributions d’Arnaud Regnauld et de Claude Chastagner s’écartent de l’approche strictement politique et littéraire, pour se pencher respectivement sur le temps de l’apocalypse lorsque vu à travers le prisme d’une archive numérique de 2006, et sur un groupe de rock apocalyptique.

Pour Regnauld l’archive vouée à être interrompue par l’obsolescence technologique participe d’une esthétique du glitch, qui à la fois installe la répétition au cœur de l’apocalypse, et « ouvre la possibilité d’une revenance depuis le futur de ma mort » [49], déclenchant une réflexion sur la contingence et sur la possibilité d’un monde sans homme. L’esthétique du glitch est également convoquée par Gwen le Cor à propos de littérature post-9/11, pour illustrer ce qu’elle nomme « l’apocalypse dévoyée » [351].

Chastagner revient sur la manière dont la musique dite « rock apocalyptique » peut évoquer la catastrophe, et montre qu’au-delà de considérations formelles telles la dissonance ou la violence rythmique, le rock du groupe Godspeed You, marqué par un anticapitalisme profond, lie la fin à la violence économique et politique. De son côté, Chloé Huvet décrit « le son de l’Apocalypse Spielbergienne » en étudiant la musique et le sound design dans La Guerre des Mondes (2005). Cet article procède à un examen des procédés d’écriture musicale et de la collaboration entre compositeur et sound designers pour « rendre l’effroi apocalyptique » [168] en favorisant l’immersion spectatoriale. Jérémy Michot analyse également l’apocalypse sous l’angle musical, s’intéressant à la musique de fosse par opposition à la musique pop et au type de narration qu’elles produisent et, de manière générale, aux sons, grognements, mélodies d’un monde envahi par les zombies.

Le volume fait également la part belle au cinéma et aux séries TV, avec deux articles, de Sébastien Lefait et de Benjamin Campion, abordant la série The Handsmaid’s Tale sous l’angle du voyeurisme, et de l’abolition de l’érotisme comme fondement de la dystopie. Deux contributions, celles de Jérémy Cornec et Hélène Machinal, sont consacrés à The 100 et The Leftovers, Cornec aborde la série sous l’angle de l’intelligence artificielle pour traiter de l’opposition organique / numérique, des dérives de l’intelligence artificielle telles que présentées dans la série, qu’il décrit comme la manipulation de l’organique par le numérique. Machinal, quant à elle, adopte une approche politique de la série, se fondant sur les écrits de Michael Foessel et de Jean-Paul Engélibert pour analyser la façon dont les deux séries permettent de « problématiser les enjeux politiques d’une reconstruction qui s’articule à la complexité à ‘faire monde’ » [79], c’est-à-dire à se sentir lié au monde de manière signifiante. Machinal revient également sur le postulat d’Engélibert selon lequel les fictions permettent d’accéder à une part politique que la pensée politique n’est pas capable de formuler, pour poser la question de la manière dont les séries examinées, séries « populaires », purs produits de l’industrie capitaliste, proposent une réflexion sur la culture de masse dont elles font partie, et sur ses effets. Machinal analyse donc la manière dont les séries contiennent leur propre critique.

La question de la formulation du politique est au cœur des deux textes de Jean-Paul Engélibert. Dans son article sur la littérature contemporaine devant la catastrophe, il revient sur le temps messianique et l’apocalypse immanente, sur la manière dont « l’immanence de l’apocalypse permet de penser l’histoire, voire de restaurer l’histoire dans le présentisme contemporain, en figurant un présent […] traversé de sa propre fin » [245]. Les fictions apocalytiques en se plaçant après la fin, « restaurent du temps et l’idée d’une praxis, C’est-à-dire une pratique politique du temps » [251]. L’article examine donc le temps messianique, et la manière dont les trois romans qu’il analyse caractérisent et exploitent ce temps contracté. De son côté, l’article intitulé « Le temps messianique au cinéma » revient sur cette notion fondamentale, s’appuyant cette fois sur les films On the Beach, Melancholia et 4:44 Last Day on Earth. Le délai, mis en scène dans les films qui attendent la catastrophe, devient le temps de la vie qui continue mais qui n’est déjà plus la vie dans la certitude de l’anéantissement. Pour Engélibert, cette situation permet l’objectivation de la conjoncture politique et promeut ce qu’il nomme « un temps messianique sans messie » [216].

D’autres contributions sur l’apocalypse au cinéma, notamment une réflexion intéressante de Vincent Souladier sur les actualités filmées (en studio) de 1906 lors du tremblement de terre de San Francisco comme proto-film catastrophe, et celui, complémentaire, de Gaïd Girard sur The War Games  de Peter Watkins (1965), qui soulève également des questions de réalisme, des « rapports entre « artifice et réalité représentée, catastrophe et sensationnalisme, falsification et vérité » [201], de l’efficacité des procédés cinématographiques hérités du documentaire, dont est issu le cinéaste. Girard montre également comment les discours officiels réels montés engendrent une facticité apparente, parlant de « performativité du factice » [206].

Bertrand Gervais s’intéresse lui aussi au cinéma, plus précisément au film de Denis Villeneuve de 2016 Arrival, pour revenir sur un point qu’il traite dans L’Imaginaire de la Fin, celui du lien étroit entre des langages devenus illisibles et les perturbations liées à la fin du monde, et sur les usages de l’écran dans ce contexte, pour apporter un éclairage et une situation nouvelle : le film propose un imaginaire de la fin qui repose non sur un langage dégradé mais sur un langage nouveau, inconnu. Après une introduction sur l’imaginaire de la fin contemporain qui, dans une mutation profonde, convoque un présent qui ne débouche sur rien mais se replie sur lui-même, devenant ainsi « un pur morceau d’angoisse » [223], Gervais examine la manière dont est décrite la fin du monde imaginée en contexte présentiste, ainsi qu’une fin du monde imaginée dans une culture de l’écran. L’article montre comment, lorsque l’espace est annihilé, la seule fuite possible est par le temps, et comment les perturbations du temps engendrées par la catastrophe transforment les humains en « êtres résolument sémiotiques » [226] qui, donc, cherchent à interpréter les signes. Cette coïncidence du langage et du temps entraîne Gervais dans une démonstration passionnante sur le décryptage de la frontière temporelle dans le film, et sur la manière dont le personnage principal se retrouve « unstuck in time » à la manière du personnage du célèbre roman de Kurt Vonnegut, Slaughterhouse 5, non à la manière des récits qui utilisent prolepses et analepses, autant de déplacements par la pensée, mais de manière littérale pour cette « conscience détemporalisée » [232], en circulant dans le temps, c’est-à-dire en vivant tous les instants de sa vie en même temps. Cette démonstration mène Gervais à conclure sur une réévaluation du présentisme selon Hartog, qui s’appuie sur la distinction de Paul Zawadski entre présentisme de compression et présentisme d’extension.  

La section du volume consacrée à l’apocalypse dans la littérature aborde la notion sous des angles théoriques complémentaires, et balaie un spectre géographique large, des USA au Canada et à la Grande-Bretagne, sans oublier l’Écosse. Elaine Després, dans son article intitulé « Apocalypses Glacées » apporte une contribution bienvenue sur un sous-genre, un topos en pleine expansion d’après l’auteur, la fiction climatique, qui remonte à l’écofiction déjà présente dans les années 1970. Després montre comment cette fiction souligne la forte dimension idéologique et géopolitique des problèmes climatiques, en suivant le chemin des inversions (nord / sud, surface de la terre/monde souterrain …) qu’elle opère, et revient sur le sujet, abordé également par Gervais, de crise sémiotique, mise en exergue par la catastrophe. Cet article, qui s’interroge sur l’impact réel de « l’homo communicans » sur la fin du monde a également le mérite de s’appuyer sur de nombreuses sources primaires, romans et bandes dessinées. Il est suivi d’une annexe fort utile, un tableau récapitulatif des romans, nouvelles et BD apocalyptiques publiées aux USA, au Canada, en Grande-Bretagne, mais aussi dans la Caraïbe, en France et au Japon depuis 1947. Le tableau est également analytique, présentant la temporalité, les lieux, les causes et les conséquences de la catastrophe.

Les articles de Sylvie Bauer, Sylvie Perès-Waight, Gaïd Girard, Stéphane Vanderhaeghe, Gwen Le Cor et Arnaud Regnauld apportent tous un éclairage stimulant sur les problématiques du genre, la cybernétique voire le cyberpunk, l’interface des machines, l’esthétique de la ruine, du fragment et du glitch, la carte et la dislocation. Sont en effet abordés l’abolition des dimensions spatiales et temporelles, la négation du temps et de l’espace, et la fin du monde comme mise en scène (Bauer) l’espace-temps liminal, la place et la manipulation du langage, notamment l’utilisation du palindrome, le temps du ressassement, le pouvoir des mots et de la mise en récit (Pérès-Waight), la science-fiction féministe (Girard), le simulacre, l’intertexte dantesque, l’intertexte du roman de guerre et du roman de science-fiction, l’appel à, et la distorsion de, l’historique, la « machine monde » (Vanderhaeghe) l’esthétique de fin du monde et le lien avec 2001, Odyssée de l’espace de Kubrick, la langue et les fragments (Le Cor).

On remarquera également deux articles abordant l’apocalypse sous un angle intriguant, celui de Camille Manfredi, « Doom and Boom » qui montre comment le cinéma grand public, notamment le film de 2008 de Neil Marshall Doomsday, véhicule une idéologie anglaise anti-écossaise fondée sur des clichés à la fois historiquement ancrés et très présents dans la culture populaire en général (en témoignent les articles de presses et caricatures convoquées par Manfredi) et qui démontre leur lien avec les débats sur l’indépendance écossaise, et Arnaud Régnaud, dont l’article répond à la question posée d’emblée : « comment le monde se façonne-t-il à partir de la technique cartographique au point même de disparaître, fin du monde, ou d’un monde tout au moins, pris dans un mouvement général d’uniformisation sous un code qui se veut universel ? » [367].

Le volume conclut sur un article de Denis Mellier, qui, au même titre que ceux de Gervais, Engélibert, et Machinal, est un indispensable de la critique contemporaine sur les fictions de la fin. Dans cet article, « Nostalgies écraniques et vestiges du texte : Entre DIY et neo-Antiquarians, la culture de l’après », Mellier examine romans, films, blockbusters et séries TV, notamment Mad Max et The Walking Dead et s’intéresse à la notion de trace, de vestige de l’apocalypse. Dans une démarche philosophique qui emprunte la notion de bricolage, de collecte d’éléments épars (comme les produits culturels examinés qui, eux-mêmes, collectent des traces du monde avant l’apocalypse), Mellier examine les enjeux de ces fictions qui mettent en scène des neo-antiquarians (au sens anglais d’érudits qui font redécouvrir le patrimoine), collectionneurs (collecteurs) de traces du temps avant la catastrophe.  Car en effet, pour Mellier, « l’apocalypse a eu lieu et la culture de l’Après est constituée de restes devenus muets en raison d’un savoir perdu » [245]. Ce qui fait de toutes ces fictions des fictions politiques est qu’elles posent la question anthropologique de la resocialisation basée sur la domination et le partage [252]. Mellier évoque également l’aspect dit « janiforme » de l’objet médiatique (film, série, livre, BD), au sens de Janus, double visage qui regarde dans deux directions : Il parle de « tension entre son dehors et son contenu » [256], avec d’un côté une « lecture de la table rase comme réengagement du politique par la catastrophe (« sursaut écologiste, conscience de l’exploitation de la planète, des injustices sociales et économiques comme le rejoue sans cesse le motif de l’arche de Noé) » [256] et de l’autre une lecture optimiste de le « culture de la convergence » (Jenkins 2006), un « processus démocratique actif » qui  « parie sur l’agency (l’agir humain) de l’intelligence collective des fans et des utilisateurs » [256]. Pour Mellier, le personnage de fiction post-apocalyptique est donc un neo-antiquarian, « agent de la mémoire dont il conserve et collecte les vestiges » [266] et « l’artisan, l’homme du DIY démocratique et communautaire » [266]. Et donc les romans post-apocalyptiques, pour toute la menace et la violence qu’ils déploient, « sont aussi le champ expérimental de propositions collectives qui entrelacent par l’activité de collecte et de récupération, […] une double dimension de culture et d’économie. » [266]

Apocalypse est un volume indispensable pour tout chercheur qui s’intéresse à la pensée, l’écriture, la musique de l’apocalypse. S’il faut exprimer un regret, tout relatif, on pourrait peut-être attendre une mise en évidence plus nette dans certains articles, notamment celui sur le cyberpunk, de la relation avec la science-fiction. Mais ce n’est qu’un détail, et ne disqualifie en rien l’orientation choisie par les auteurs pour leur argumentation. Le volume est indispensable donc, à la fois pour sa dimension bibliographique, qui fera gagner un temps précieux à tout chercheur s’intéressant à la question, et surtout par la qualité des articles qui prennent pleinement part à la théorisation plutôt qu’à l’illustration de ce phénomène des XXe et XXIe siècles qu’est la mise en fiction et la mise en discours de l’apocalypse.

 

 


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