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Émeutes vs Intégration

 Comparaisons franco-britanniques

Romain Garbaye

Paris : Presses de Sciences Po (collection Nouveaux Débats), 2011

Broché. 136 pages. ISBN 978 2 7246 1190 80. 13€

Recension de Philippe Vervaecke

 Université Charles de Gaulle-Lille III

 

 

 

 

Dans ce nouvel ouvrage, Romain Garbaye poursuit le travail de comparaison entamé il y a quelques années avec la publication de Getting into Local Power, où il analysait, à partir du cas de Birmingham, Lille et Roubaix, la participation des minorités ethniques au pouvoir politique local en France et en Grande-Bretagne. Dans Émeutes vs Intégration, la démarche de Garbaye est centrée cette fois-ci sur l’échelon national. Comme le titre l’indique, l’analyse porte sur les effets produits dans les deux pays par divers épisodes de violences urbaines, en Grande-Bretagne lors des émeutes des années 1980 et du début des années 2000 et en France après la « crise des banlieues » de 2005. Le propos ne se cantonne pas toutefois aux débats provoqués par ces émeutes, ni aux répercussions qu’elles ont pu avoir (essentiellement en Grande-Bretagne) sur les politiques de formation et de recrutement dans les forces de l’ordre. De manière plus ambitieuse, Garbaye s’emploie en effet à comparer les évolutions récentes des modèles français et britannique en termes de gestion de la « diversité ». Il aborde par exemple la place des minorités dans la représentation politique nationale, ainsi que les politiques de lutte contre les discriminations raciales, qui, sous l’impulsion européenne, forment le principal point de convergence entre les deux pays.

Garbaye n’est pas le premier à se lancer dans cette entreprise comparatiste sur « les émeutes raciales » des deux côtés de la Manche, puisque Danièle Joly avait publié en 2007 chez Denoël L’Émeute : Ce que la France peut apprendre du Royaume-Uni. La bibliographie [125-136] fait d’ailleurs apparaître les nombreux articles et ouvrages que ces « émeutes raciales » ont inspirés dans les deux pays. L’originalité du propos de Garbaye réside dans le choix de centrer la réflexion sur les enquêtes, officielles ou indépendantes, parues en France et en Grande-Bretagne depuis les années 1980 sur la « diversité », le multiculturalisme, les « statistiques ethniques » ou les discriminations raciales, mais aussi sur les émeutes elles-mêmes—encore que sur ce dernier point, seul le cas britannique a pu être étudié, puisqu’à ce jour aucune commission d’enquête ne s’est penchée sur les événements de novembre 2005 en France. La bibliographie confirme cette disparité entre les deux pays, puisqu’y figurent pas moins de vingt-quatre rapports britanniques parus entre 1981 et 2010 et sept seulement, publiés entre 1998 et 2010, pour la France.

Dans une introduction tout en nuances, Garbaye souligne les convergences entre les approches britannique et française en termes de « politiques de la diversité », en particulier concernant la lutte contre les discriminations, mais il insiste également sur le « contraste persistant » entre les deux pays [23]. Garbaye se montre circonspect quant à l’idée selon laquelle après 2001, et plus encore après les attentats de 2005, un revirement majeur serait intervenu en Grande-Bretagne où l’on aurait assisté à « un repli du multiculturalisme » [12]. Plutôt qu’un changement de paradigme, Garbaye constate une « juxtaposition » des politiques publiques, au sein desquelles coexistent une prise de distance à l’égard du multiculturalisme (qui se traduit entre autres par la refonte des conditions d’accès à la nationalité depuis 2005) et la poursuite d’initiatives à caractère différentialiste, notamment la recherche, par les pouvoirs publics, de « nouvelles formes de partenariats avec les leaderships musulmans » [20].

Le livre est organisé en trois chapitres. Les deux premiers abordent le contexte britannique de manière chronologique. Le troisième traite du cas français sur la même période, du début des années 1980 jusqu’à 2010. Le premier chapitre [25-58] évoque les rapports Scarman (1981) et MacPherson (1999) sur les émeutes des années 1980 et 1990 ; le deuxième [59-94] s’intéresse aux répercussions des émeutes de 2001 et aux débats qu’elles ont occasionnés sur l’avenir du multiculturalisme et sur le concept de community cohesion. Comme le fait observer Garbaye, les travaillistes avaient eu tendance à employer ce concept dès leur arrivée au pouvoir en 1997, ce qui atteste selon lui du tournant « néo-assimilationniste » du New Labour [59].

Dans le premier chapitre, Garbaye est sur un terrain qui a déjà été bien parcouru depuis les années Thatcher. Son analyse est néanmoins précieuse, car elle démontre avec rigueur le processus de « racialisation » des émeutes à partir de 1980. Garbaye montre de façon convaincante, en s’appuyant sur la presse conservatrice de l’époque et sur les rapports d’enquête, que la catégorie « émeute raciale » est éminemment problématique. Il cite par exemple les propos révélateurs d’un témoin des émeutes de 1985 à Tottenham : « Quand les journaux m’ont interrogé le lendemain, ils voulaient que je dise que c’était les Noirs contre les Blancs. Quand j’ai dit que ce n’était pas le cas, ils n’ont rien voulu savoir. Ça ne faisait pas les gros titres » [37]. Garbaye montre également que lord Scarman lui-même s’interrogeait sur la dimension « raciale » des émeutes de Brixton en 1981 [41-42]. Dans la suite du chapitre, l’auteur souligne combien les avancées en matière de réforme des pratiques policières ont été lentes et à quel point les forces de l’ordre continuent d’être sujettes au racisme, malgré l’émergence de nombreuses associations de policiers noirs à travers le pays. Un rapport de 2005 sur les forces de police anglaises et galloises compare cette persistance du racisme en milieu policier au « permafrost qui fond en surface, mais qui reste gelé en profondeur » [58].

Le deuxième chapitre analyse les répercussions des émeutes de l’été 2001 à Bradford, Burnley et Oldham. Les rapports publiés sur ces événements ont souligné le problème de la ségrégation résidentielle et scolaire dans ces localités. Face à de tels phénomènes, ces enquêtes ont préconisé diverses approches censées porter remède aux processus d’« auto-ségrégation » et de white flight qui ont limité les interactions entre membres de communautés différentes. Garbaye montre que le rapport Cantle de 2001 s’est inspiré des travaux de Robert Putnam en mettant l’accent sur la nécessité de consolider le bridging capital favorisant les liens entre individus de communautés différentes. Au niveau gouvernemental, cela s’est traduit par la mise en avant du concept de community cohesion, dont Garbaye retrace la genèse et dont il évalue la compatibilité avec les politiques multiculturelles qui l’ont précédé. Il met ensuite en lumière les problèmes qu’a fait surgir la volonté du gouvernement travailliste d’influer sur les acteurs de terrain, élus locaux ou agents du tiers secteur, en tentant—brièvement avant de battre en retraite devant le tollé suscité par cette initiative—de soumettre l’action de ces derniers à des critères contraignants dans l’accès aux financements publics, concrètement en exigeant des associations qu’elles s’inscrivent dans le cadre de projets interculturels et en proscrivant les projets de type « mono-ethniques » [80]. Garbaye est très critique vis-à-vis de telles initiatives, dont le maintien aurait eu pour effet d’occulter « le rôle de l’État dans la redistribution entre groupes sociaux » [82]. La suite du chapitre donne corps à son hypothèse de départ, à savoir la juxtaposition de politiques relevant d’objectifs contradictoires. Loin de souscrire à l’idée pourtant répandue d’un repli du multiculturalisme au cours de la dernière décennie, l’auteur préfère parler d’une réinvention de cette politique et du maintien d’un « degré comparativement élevé de différentialisme » [90] au Royaume-Uni, qui s’incarne notamment dans la reconnaissance accrue dont jouissent les organisations musulmanes. Le renforcement de ces politiques de reconnaissance à destination des communautés musulmanes tend d’après Garbaye à « confessionnaliser le multiculturalisme britannique » depuis le tournant des années 2000 [31].

Le troisième chapitre [95-120] a pour objectif d’évaluer les « velléités différentialistes qui se manifestent en France » [96]. Garbaye aborde tour à tour l’évolution du discours sur l’universalisme républicain et sur les minorités depuis les années 1980, la lutte contre les discriminations, notamment depuis la création de la HALDE en 2004, les débats de 2009 et 2010 sur les « statistiques ethniques », la présence des minorités dans la représentation politique et les réformes engagées pour améliorer les relations entre forces de l’ordre et minorités ethniques.

Sur ces deux derniers points, le verdict est peu flatteur pour la France. Les minorités demeurent nettement sous-représentées tant au Parlement (avec trois députés et quatre sénateurs recensés en 2009) que dans les conseils municipaux : 6,68% des conseillers sont « issus de l’immigration » en 2008, ce qui est représente malgré tout une modeste progression par rapport à 2001, où ils n’étaient que 3,18% des élus municipaux [114-115]. Cette sous-représentation renforce la « solitude politique » des émeutiers, d’après Garbaye, qui reprend ici une formule de Marco Oberti et Hugues Lagrange sur les émeutes de 2005. Quant aux relations entre minorités ethniques et forces de police, le constat est similaire. Les forces de l’ordre britanniques, institutionnellement décentralisées, ont tout intérêt à nouer des relations de confiance avec les communautés locales dans lesquelles elles évoluent, tandis que leurs collègues français, tributaires d’une « conception régalienne du travail policier », considèrent qu’ils opèrent « au service de l’État, et non de la société » [117]. De ce fait, les efforts français en matière de prise en compte des questions de discrimination restent « très parcellaires » [118].

Le passage consacré aux « statistiques ethniques » [107-113] est tout à fait révélateur des tensions entre universalisme républicain et différentialisme. Garbaye y fait état des deux rapports concurrents publiés en 2009 et en 2010, le premier par la Commission Alternative de Réflexion sur les « Statistiques Ethniques » et les Discriminations, qui s’opposait à de telles pratiques, et le second, dirigé par le démographe François Héran et présenté à Yazid Sabeg, commissaire à la Diversité et à l’Égalité des Chances, qui préconisait l’introduction de questions sur la nationalité et le pays de naissance des parents et le recours, soumis à l’autorisation par la Commission Nationale Informatique et Libertés, à l’auto-catégorisation des personnes interrogées dans certaines enquêtes. Citant les propos de Patrick Simon qui évoquait le « choix de l’ignorance », susceptible d’occulter l’ampleur des discriminations, Garbaye, dont on note l’impartialité sur cette épineuse question, remarque que les initiatives prises pour lutter contre les discriminations n’ont donc pas jusqu’ici mené à une réinterprétation des « principes traditionnels du modèle français d’intégration » [113](1).

Cet ouvrage a le mérite d’être tout à la fois accessible au grand public et enrichissant pour le chercheur, que son domaine de spécialité soit la France ou la Grande-Bretagne. Certains lecteurs trouveront peut-être le titre soit cryptique, soit péremptoire, puisqu’il semble suggérer une alternative déroutante, si l’on se place du point de vue des minorités elles-mêmes, entre une injonction à l’intégration, avec tout ce que cette notion peut à tort évoquer en termes d’assimilation, et le recours à la violence. Passée cette interrogation initiale, le lecteur se rendra vite compte que le propos de Garbaye n’est pas de se situer sur le terrain de la polémique, mais sur celui de l’analyse sobre et informée. On retient de la lecture de cet ouvrage la capacité de l’auteur à rendre compte de processus complexes, en faisant preuve de clarté, de nuance et de distance critique à l’égard des concepts qu’il manipule. Les chercheurs français y trouveront un très utile correctif à bien des idées reçues sur le modèle britannique et sur ses récentes reconfigurations. Les spécialistes du domaine britannique liront avec profit cette analyse fouillée des nombreuses enquêtes qui ont été publiées à partir des années 1980 sur le multiculturalisme et sur les minorités ethniques en Grande-Bretagne.

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(1) Il y aurait sans doute matière à un travail de comparaison France / Grande-Bretagne / États-Unis sur cette question des catégories raciales et du recensement. On peut d’ailleurs regretter que Garbaye, puisqu’il évoque le débat français, ne se penche pas davantage sur les logiques et les arguments qui ont permis d’inclure des questions sur les origines ethniques (à partir de 1991) et sur l’identité religieuse (à partir de 2001) dans le recensement en Grande-Bretagne. Sur le cas américain pour la période 1790-1940, voir Paul Schor, Compter et classer : Histoire des recensements américains. Paris : Éditions de l’EHESS, 2009.

 

 

 

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