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Aux origines de l’apartheid

La racialisation de l’Afrique du Sud dans l’imaginaire colonial

 

Gilles Teulié

 

Collection Racisme et eugénisme

Paris : Éditions l'Harmattan, 2015

Broché. 298 p. ISBN 978-2343052557. 30 €

 

Recension de Bernard Cros

Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense

 

 

 

Tels les Européens s’aventurant à l’intérieur du « continent noir » il y a cent cinquante ans, Gilles Teulié, spécialiste de l’Afrique du Sud du XIXe siècle et professeur de civilisation britannique et du Commonwealth à Aix-Marseille Université, nous convie à une exploration de la construction des catégories raciales dans l’esprit des impérialistes britanniques de la seconde moitié du XIXe siècle, période où, selon lui, s’ancrent durablement des représentations stéréotypées des groupes raciaux et de leurs relations. Avec elles, explique-t-il, se crée la base fondamentale de la différenciation et de la hiérarchisation raciale de l’apartheid, système d’ingéniérie socioraciale imposé en Afrique du Sud à partir de 1948. L’Afrique australe constitue au XIXe siècle un terrain d’étude privilégié de la racialisation des rapports humains en raison de la coïncidence historique entre le développement des théories de l’homme avancées par Arthur de Gobineau, par Charles Darwin dans The Origin of Species (1859) et ses nombreuses (ré-)interprétations postérieures, et la lutte pour la conquête de l’Afrique entre les puissances européennes, qui se concrétise dans le Scramble for Africa (1880-1914). C’est donc un excellent laboratoire d’observation des « rencontres » entre groupes humains, de nombreux explorateurs, missionnaires et scientifiques s’y étant rendus en quête d’aventure, de spiritualité ou de connaissance.

En historien des mentalités désireux de comprendre le « fonctionnement psychique des Victoriens » [11], Teulié choisit d’analyser un corpus fictionnel de littérature populaire, notamment de jeunesse, comprenant essentiellement les romans d’aventure de Henry Rider Haggard, dont une quinzaine mettent en scène le héros impérial victorien parfait Allan Quatermain (Les Mines du roi Salomon, La Cité de l'or perdu). Il considère en effet que la diffusion à grande échelle de ces textes a profondément influencé « l’inconscient collectif » britannique et impérial par leur représentation des populations indigènes d’Afrique et des Européens, et contribué à créer un imaginaire colonial dont on trouve toujours des traces aujourd’hui, qui aurait servi de matrice au projet d’apartheid. Haggard est d’autant plus intéressant qu’il connaissait bien l’Afrique australe, ayant vécu au Transvaal entre 1875 et 1882 comme juriste puis comme soldat.

Puisant au-delà des frontières du Royaume-Uni aux sources d’un humanisme européen (Montaigne, Rousseau, Hegel, Nietzsche, mais aussi Élisée Reclus, Freud et Jung sont ainsi convoqués), l’auteur propose des mises en perspectives philosophiques, théologiques et historiques tout à fait convaincantes de la construction de l’image de « l’Autre » en Occident et de son évolution au fil des siècles. Le chapitre d’exposition démontre comment les théories scientifiques de l’évolution, pas uniquement darwiniennes, ont été utilisées pour justifier l’impérialisme britannique et la domination blanche à la fin du XIXe siècle par la création d’une hiérarchie des races au sommet de laquelle se trouve le Blanc, si possible anglo-saxon, et en bas de laquelle on trouve les Noirs et/ou les Bushmen, ces derniers étant parfois vus comme le chaînon manquant entre le singe et l’homme. C’est à leur lumière qu’il analyse ensuite les textes et les illustrations qui les accompagnent pour démonter la mécanique des thèmes majeurs structurant la perception des « races » : l’évolution de la figure primordiale du « bon sauvage » (II), sauvagerie et barbarie (III), l’animalisation du corps africain (IV) et le topos de la guerre (V).

Fondamentalement, il y a un « fonctionnement binaire » incarné dans les stéréotypes des Noirs, généralement réducteurs et simplistes, parfois antinomiques voire contradictoires, qui s’applique aux hommes comme au continent lui-même, l’Afrique, lieu aussi fascinant qu’inquiétant pouvant être vu comme le Paradis (perdu) autant que comme l’Enfer. Il y a d’un côté le « bon sauvage » en phase avec la nature, le noble guerrier rappelant les héros médiévaux occidentaux et le fidèle serviteur, figures positives de l’Autre. En face, il y a tous ceux qui, aux antipodes de la civilisation, ne respectent pas l’humanité, l’anthropophage et le barbare (malgré les ambiguïtés de ce dernier) qui, par effet repoussoir, valorisent d’autant le Blanc et sa culture. Comme le démontre Teulié, l’accélération de la colonisation et le danger objectivement de plus en plus grand que constituent les Noirs en Afrique australe tendent en fin de compte à faire pencher l’image des peuples autochtones systématiquement du côté négatif, toute « qualité » pouvant être considérée comme une tare. Ainsi comme les Masaï au Kenya, les Zoulous, reconnus voire admirés pour leur physique robuste et leurs qualités guerrières, deviennent aussi les plus grands dangers pour l’avancée de l’Empire en devenant le premier peuple « indigène » (comprendre « sauvage ») à vaincre la puissante armée britannique à Isandhlwana en 1879, défaite traumatisante car menaçant la domination blanche jusqu’ici quasiment incontestée, qui inscrit la peur du Noir profondément dans l’imaginaire colonial et justifie son écrasement. Les qualités parfois attribuées au Noir, en particulier le guerrier, permettent aussi de valoriser celles du Blanc qui le vainc. À cet égard, on aurait aimé que l’inconscient collectif soit mieux défini et utilisé systématiquement pour opposer les archétypes (comme celui de la femme primitive [100]) aux stéréotypes. Les Noirs se retrouvent ainsi dans les rôles archétypiques d’alliés ou d’ennemis que tout héros est amené à croiser au fil de sa quête (monomythe), mais frappés au coin de la stéréotypisation victorienne.

On perçoit aussi à quel point les romans révèlent les angoisses des Britanniques, notamment la peur panique de la miscégénation qui, dans le contexte de la fin du victorianisme, serait annonciatrice du déclin de l’Empire si elle devait se développer. C’est donc le fantasme de la protection et de la survie de la race blanche qui s’ancre alors. Teulié l’attribue à l’inquiétude de l’homme blanc face à la compétition sexuelle qu’il pourrait perdre face à l’homme noir si celui-ci venait à le remplacer auprès de son épouse. La peur du viol de la femme blanche hante littéralement les textes, et même si les tabous sexuels victoriens empêchent le romancier d’être explicite, la suggestion fonctionne remarquablement.

Les dangers représentés par l’homme noir quels qu’ils soient doivent être combattus. Il y a la guerre, certes, mais le combat idéologique est plus important. Déshumaniser l’Autre est le plus sûr moyen de le détruire dans les esprits. Il est comparé à des animaux associés à la cruauté ou incarnant le mal comme le serpent, ou bien connotant la non-humanité comme le singe, qui suggère que les Noirs sont ceux qui se rapprochent le plus des primates sur l’échelle humaine. Ce sont les pendants littéraires des hommes et des femmes parqués dans les zoos humains qui feront la curiosité des Européens à cette époque, dans un processus d’animalisation similaire destiné à mettre à distance un être perçu comme dangereux.

Si on devait émettre un regret, il concernerait l’angle choisi pour la démonstration générale. En effet, dès la première ligne, dès le titre en fait, l’auteur entend établir un lien direct entre la racialisation de l’Afrique du Sud par les écrits populaires et l’apartheid. Or le déséquilibre entre les sources britanniques et afrikaners, même s’il est assumé par l’auteur [7], limite la portée de la démonstration, l’apartheid étant avant tout le produit du nationalisme afrikaner qui se développe postérieurement à la période étudiée. On reconnaîtra bien volontiers qu’il existait certainement un contexte intellectuel commun et des conceptions raciales voisines notamment au Cap, et que certains Boers avaient sans doute accès aux textes en anglais, notamment à la fiction, mais les deux communautés blanches ne formaient pas un ensemble cohérent soumis aux mêmes influences et partageant un imaginaire absolument unique. Il est révélateur que les personnages boers mis en scène par Haggard dans ses romans ne voient les Noirs que comme des menaces. Il intègre en effet des épisodes historiques traumatisants, comme le massacre de Piet Retief et de son groupe de Voortrekkers par le roi zoulou Dingaan en 1838, et insiste sur la détestation profonde des Boers pour les Noirs. Contrairement aux Britanniques, dont certains distinguent des qualités chez les Noirs, les Boers restent semble-t-il bloqués sur ces images angoissantes qui, en se transmettant d’une génération à l’autre, ont sans doute contribué à l’établissement de l’objectif politique nationaliste afrikaner ultime, celui de la domination de l’Afrique du Sud. Le format de l’ouvrage ne permettait peut-être pas d’aller au fond des choses, mais on aurait aimé en guise d’épilogue quelques citations provenant de la période postérieure pour commencer à établir les passerelles prouvant que cette « période […] structura les mentalités qui conduiront à l’apartheid » quatre décennies plus tard.

Toujours est-il que ce livre, clair et bien écrit, offre une lecture très enrichissante, érudite à bien des endroits (comme le passage sur l’homme des bois [200]), établissant des connexions intellectuelles stimulantes et proposant de nombreuses analyses de texte convaincantes. Les écrits non fictionnels d’explorateurs britanniques, tels Francis Galton, ou français, comme Bénédict-Henry Révoil, amenés en contrepoint des romans utilisent des catégories très similaires, ce qui démontre à quel point l’élite impériale européenne baignait dans une idéologie raciale commune. L’ouvrage contribuera indéniablement à étoffer notre compréhension des conceptions victoriennes de l’être humain et de la hiérarchie entre les « races », fondement de l’impérialisme triomphant, qu’elles ont pu établir et contribuer à perpétuer au travers de la littérature populaire.

 

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