|
Refaire l’Amérique Imaginaire et histoire des États-Unis
Sous la direction de Didier Aubert et Hélène Quanquin
Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2011 Broché. 262 p. ISBN 978-2-87854-503-6. 22 €
Recension d’Arlette Frund Université François-Rabelais, Tours
L’ouvrage de Didier Aubert et Hélène Quanquin est le résultat d’un travail de recherche collectif qui a réuni des chercheurs français, italiens et américains lors de rencontres en France et aux États-Unis en 2004 et 2006. Le texte interroge les transformations des études américaines depuis le début des années 1990 sous l’angle de l’adaptation et de la représentation de l’histoire des États-Unis confrontée à des expériences nouvelles et des acteurs longtemps ignorés. Le thème retenu « Refaire l’Amérique » fait écho aux thèses développées par la présidente de l’Association des Études Américaines (ASA) en 2004 et aux propos de Barack Obama lors de la campagne présidentielle en 2008. Quand Shelley Fisher Fishkin propose une vision neuve de ce champ d’études, à savoir une approche trans et inter-nationale de la culture et de l’histoire américaine et un recyclage et réécriture du passé afin de créer de nouveaux paradigmes, le candidat démocrate à la présidence parlait d’infléchir l’ « arc de l’histoire » et de refonder la nation. Face aux théories sur les origines de la République américaine qui oscillent entre expérimentation et destinée et entre histoire et imaginaire, les auteurs du livre s’interrogent sur les manières d’écrire l’histoire d’une nation quand celle-ci prend des libertés avec la conjugaison de ses temps. Ils mettent en évidence un autre enjeu qui consisterait à développer des études centrées sur une perspective nationale à l’heure de l’internationalisation et de l’accélération des événements et des cultures. D’où l’importance de réinventer l’Amérique en croisant les nouvelles orientations de la discipline et la recherche d’une reformulation de sa spécificité. Pour refaire l’Amérique, Didier Aubert et Hélène Quanquin ont organisé l’ouvrage en trois parties. La première partie, « exception américaine et imaginaire historique », s’intéresse à « la construction et la réinvention des mythes nationaux » dans la peinture et le cinéma ; la seconde, « le temps suspendu : conservatismes et utopies du progrès », examine l’idée et les valeurs de progrès dans la société américaine à des moments-clés de son histoire au XXe siècle : l’ère progressiste, la seconde Guerre mondiale, la guerre froide et la révolution conservatrice de Ronald Reagan à travers l’architecture, la photographie, la littérature et la socio-économie ; la troisième partie, « penser hors des frontières : le tournant transnational », revisite l’écriture des mythes nationaux de la démocratie américaine en croisant les regards des nationaux et des internationaux. Dans la première partie, Richard Hutson rappelle le mouvement réformiste de la « ville sur la colline » et la tradition de la jérémiade, qu’il croise avec le mythe de l’Ouest et de la frontière pour montrer, à travers l’étude du film Hell’s Hinges comment des images d’apocalypse sont mises au service de la renaissance et du rachat moral de la nation américaine. Franco La Polla, de l’Université de Bologne, à qui Jean-Loup Bourget rend hommage in memoriam au début de l’ouvrage, s’intéresse à l’idée de Destinée manifeste qui s’inscrit dans la conquête de nouveaux territoires à l’intérieur des frontières et au-delà. Dans l’analyse du film La ligne rouge de Terence Malick, il marque la rupture du film avec l’idéologie du cinéma guerrier américain en y soulignant la mise en scène de l’esthétique transcendentaliste d’Emerson. Les deux autres articles explorent d’autres percées héroïques révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. Alors que Margaretta Lovell étudie les œuvres de Fitz Henry Lane et démontre que ce peintre réputé pour ces paysages du Maine avait à cœur d’immortaliser l’histoire violente et mémorielle de la Nouvelle-Angleterre, France Jaigu évoque la réception critique de l’œuvre de Jackson Pollock et interroge l’intention de l’artiste de refuser toute influence artistique dans sa recherche d’une identité américaine authentique. La deuxième partie offre un large panorama des forces du progrès et des valeurs conservatrices. En revisitant des lieux communs, l’habitat ouvrier dans le quartier ouest d’Oakland, Paul Groth donne à voir l’imposition de l’expérience de la modernité et des valeurs de la classe moyenne à travers les changements architecturaux opérés et ses conséquences sur la configuration des espaces sociaux et le développement des sociétés urbaines. En explorant les montages de l’exposition « la nature de l’ennemi » organisée au Rockefeller Center pendant la deuxième Guerre mondiale, Laura Wexler met en évidence l’utilisation de l’espace dans la défense des libertés nationales et le jeu entre réalité et imaginaire dans la lecture des photographies de l’Office of War Information. En redécouvrant des romans écrits par des auteurs issus du milieu publicitaire qui éreintent la société de consommation sans la suspendre, Susan Smulyan insiste sur le dynamisme et l’irréductibilité du capitalisme. Cette partie se clôt sur une étude minutieuse de la « Révolution conservatrice » de Ronald Reagan dans laquelle Ruxandra Pavelchievici souligne le paradoxe du conservatisme américain associé à l’idée de révolution. La dernière partie fait retour sur les jonctions et disjonctions qui interviennent dans les rencontres avec l’autre. Robert Lee évoque les aspects racial, culturel et national de la natte chinoise à travers son voyage migratoire. Quand celle-ci devient le symbole du passage d’une identité unique à une identité plurielle. Sanda Mayzaw Lwin questionne l’œuvre romanesque de W.E.B. Du Bois, Dark Princess (1928), à la lumière du concept du problème de la ligne de couleur qu’il formule en 1900 et de sa vision de la fin de l’impérialisme blanc qu’il appelle de ses vœux. Quand liberté, justice et égalité riment avec démocratie et se déploient dans l’ouverture des frontières et l’internationalisation des cultures. Didier Aubert suit l’histoire de la trilogie USA—Land of Opportunities du cinéaste danois Lars von Trier et l’utilisation des photographies de la Farm Security Administration comme représentations de la crise et du progrès social. Il croise les documents afin de mieux déconstruire le montage d’un modèle d’une Amérique moyenne sublimée. Françoise Palleau-Papin conclut par une lecture en parallèle de l’œuvre de David Markson et celle de W.G. Sebald. Quand les deux auteurs s’attaquent à l’écriture d’une histoire totalisatrice qui inaugure une vision mythologique des fondements de la nation. L’ouvrage de Didier Aubert et Hélène Quanquin présente une reconstruction pragmatique de la nation américaine. Le choix des cas d’études est pertinent et démontre largement l’enjeu des sphères prophétique, héroïque et démocratique dans la figuration du projet.
Cercles © 2011
|
|
|
|