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Claudette Fillard & Colette Collomb-Boureau, Les Mouvements féministes américains (Paris: Ellipses, 2003, 14,00€, 194 pages, ISBN 2-7298-1307-1)

Melinda Tims, Perspectives on the Making of America: An Introduction to U.S. Civilization (Paris: Ellipses, 2002, 22,50€, 322 pages, ISBN 2-7298-1094-3)—Georges-Claude Guilbert, Université de Rouen

 

Les Mouvements féministes américains, de Claudette Fillard & Colette Collomb-Boureau, appartient à la collection "Les essentiels de la civilisation anglo-saxonne" qu'Ellipses a créée il y a quelques temps. Cette collection est dirigée par Danièle Frison, Professeur à Paris X – Nanterre, elle-même l'auteur d'au moins un des ouvrages qui la composent, intitulé Histoire constitutionnelle de la Grande-Bretagne. On trouve à ses côtés des noms bien connus des américanistes tels que ceux de Catherine Pouzoulet, Pierre Lagayette ou Claude Lévy. Ce dernier a rédigé en 162 pages un petit traité sur Les Minorités ethniques aux Etats-Unis (1997) qui résume (dans le meilleur sens du verbe) la question d'une façon synthétique extrêmement utile pour tout enseignant ou étudiant intéressé par les minorités américaines. C'est aussi dans cette collection que figure Les Gangsters et la société américaine (1920-1960), écrit par Annick Foucrier, que nombre d'entre nous ont recommandé aux étudiants inscrits au CAPES et à l'Agrégation d'anglais.

La couverture du livre de Claudette Fillard & Colette Collomb-Boureau reproduit la fameuse affiche de propagande de Rosie the Riveter (cf. le tableau de Norman Rockwell de 1943). Rosie retrousse ses manches sur ses bras musclés et s'exclame: "We can do it!" Ce n'est pas là un choix original et nous sommes nombreux à montrer des reproductions du tableau et de l'affiche à nos étudiants, mais c'est un choix heureux qui illustre très bien le propos du livre. Je possède moi-même un splendide tapis de souris de Rosie the Riveter que plusieurs collègues m'envient.

Claudette Fillard & Colette Collomb-Boureau, qui enseignent toutes deux à Lyon 2, proposent dans ce livre un historique et un état des lieux. Dès le départ, on ne peut qu'approuver le choix du titre, Les Mouvements féministes américains, très significatif. Trop de chercheures (je tiens à l'utilisation de ce terme) et de chercheurs ont quelque peu trompé leurs lectrices et lecteurs au fil des années, répandant à tort l'idée d'un féminisme américain, comme si les Etats-Unis avaient vu se développer quelque mouvement monolithique. Il ne s'agit pas seulement de distinguer les vagues successives les unes des autres, mais bien de constater que jamais le consensus n'a régné parmi les féministes américaines, sauf peut-être lorsqu'il était question de revendications basiques telles que "à travail égal, salaire égal". Encore faut-il se rappeler les désaccords toujours présents quant à la manière de revendiquer. Aujourd'hui, les féministes américaines sont plus divisées que jamais. Certain(e)s le regrettent, d'autres y voient comme moi un signe de la richesse des pensées féministes.

Le livre est divisé en 7 chapitres aux titres éloquents:

Aux origines du féminisme américain
Première vague
Le creux de la vague
Deuxième vague
Le corps de la belle
La dépendance économique et le travail
Les femmes et la "chose politique"

La conclusion s'intitule "La Vague trois aura-t-elle lieu?" Je suis convaincu pour ma part qu'elle a lieu, maintenant, et qu'elle est bien représentée par des gens comme Madonna. On peut regretter que Claudette Fillard & Colette Collomb-Boureau n'aient pas utilisé également le pluriel dans le titre de leur premier chapitre, mais c'est là un détail. Que la lectrice / le lecteur soit rassuré(e), le titre du cinquième chapitre, "Le corps de la belle", montre que les auteures (je tiens à l'utilisation de ce terme) savent manier le second degré. Aucun des noms "importants" ne manquent à l'appel: Elizabeth Cady Stanton, Susan B. Anthony, Lucretia Mott, Betty Friedan, Kate Millet, Gloria Steinem, Germaine Greer, Susan Faludi, Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon, etc. Curieusement, Fillard & Collomb-Boureau parlent du livre de l'Australienne Greer page 104, The Female Eunuch (1971), mesurant évidemment l'énorme influence de Greer sur les féministes américain(e)s, mais ne proposent dans leur bibliographie que The Whole Woman (1999). Entre les deux, Greer a dit et écrit des choses plus que douteuses, notamment sur les transsexuels, et a multiplié le nombre de ses ennemi(e)s. Bien sûr, le format de l'ouvrage ne permet pas d'entrer dans les détails. La bibliographie d'une page et demie, du reste, n'est visiblement qu'indicative, et se voit complétée par des notes bibliographiques de bas de page ainsi que par la mention de livres importants dans le corps même du texte. La "webliographie" est par ailleurs très utile.

Quand elles citent Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon, Fillard & Collomb-Boureau semblent vouloir demeurer objectives. Je ne pense pas quant à moi que l'objectivité soit réellement possible dès lors qu'il s'agit de féminismes, même si je m'efforce de présenter tous les courants à mes étudiants. Je n'éprouve que mépris pour Dworkin et MacKinnon et leurs pathétiques combats puritains contre la pornographie. J'ai donc bondi quand j'ai lu: "[…] Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon ont réfléchi et écrit sur la pornographie, contribuant à une prise de conscience des féministes qui placent désormais la pornographie au même rang que le viol ou toute autre violence sexuelle." Y avait-il là un problème de ponctuation ou de grammaire? Heureusement, les pages qui suivent montrent que de telles opinions sont en fait loin de faire l'unanimité parmi les féministes américaines, qui ne placent pas toutes "la pornographie au même rang que le viol ou toute autre violence sexuelle."

Je ne suis pas sûr non plus de partager tout à fait la vision du lesbianisme qu'offrent Fillard & Collomb-Boureau, dans, à côté ou loin des féminismes plus mainstream. Il aurait peut-être fallu se pencher davantage sur les Américaines qui se revendiquent queer plus qu'autre chose, et examiner plus en détail les nombreuses connections entre les mouvements gays et lesbiens et les mouvements féministes d'après Stonewall.

A ces deux détails près, je n'hésite pas à recommander vivement Les Mouvements féministes américains aux enseignants et aux étudiants de tous niveaux, ainsi qu'à toute personne non américaniste mais passionnée par la question. Il existe bien sûr un phénomène passionnant de voyages transatlantiques (aller-retour) des pensées féministes entre les Etats-Unis et la France. Ce livre peut en conséquence intéresser également les lectrices / lecteurs plus versé(e)s dans les féminismes français, hélas trop souvent représentés à la télévision par des pseudo intellectuelles pseudo comiques consternantes. Heureusement, nous avons aussi des gens qui pensent, comme Elisabeth Badinter.

***

Egalement publié par Ellipses, dans une collection également dirigée par Danièle Frison (Universités Anglais), je recommande Perspectives on the Making of America: An Introduction to U.S. Civilization, écrit par Melinda Tims, qui enseigne la civilisation américaine à Tours. En 20 chapitres et 322 pages denses mais limpides, Tims fait le point depuis l'ère précoloniale jusqu'à nos jours via la Guerre de Sécession, la Guerre du Vietnam et les années Clinton. Après chaque chapitre, elle propose des documents assortis de questions de compréhension ("Other voices, other views"), suivis de "webliographies" admirables. Il y a même un extrait de l'indispensable Stupid White Men de Michael Moore. Un enseignant paresseux pourrait se servir de ces documents tels quels pour les faire commenter par ses étudiants de première année d'anglais. Quant aux étudiants de première, deuxième et troisième année d'anglais, ils trouveront dans cet ouvrage de quoi compléter richement les cours de civilisation américaine qui leur sont dispensés.

Par ailleurs, le chapitre 14, consacré au féminisme, est très satisfaisant. Il mentionne notamment de façon claire la polémique sur la pornographie mentionnée ci-dessus. J'aurais développé davantage le thème de l'avortement légal moi-même, mais Tims manquait forcément de place. J'ai quelque peu frémi en apercevant dans la "webliographie" le site <www.roevwade.org> mais Tims prévient: "This site is NOT feminist in orientation—it is against abortion." Ce site propose entre autres friandises: "Read how abortion advocates have historically lied or misled people about abortion." Il a le mérite, comme le souligne Tims, de fournir la transcription de la décision de la Cour Suprême de 1973 qui a légalisé l'avortement. Il serait quoi qu'il en soit malvenu que Tims ne s'attarde pas sur la droite religieuse, si représentative d'une certaine Amérique. D'ailleurs n'écrit-elle pas que la Christian Coalition de Pat Robertson "has as its goal the creation of a virtual theocracy in the United States"? L'index est renforcé par des caractères gras dans le corps du texte qui facilitent grandement la lecture de ce livre très pédagogique.

Voir les recensions suivantes dans Cercles:
Estelle B. Freedman, No Turning Back: The History of Feminism and the Future of Women (London: Profile Books, 2002).

Judith Ezekiel, Feminism in the Heartland (Columbus, Ohio: Ohio University Press, 2002).

bell hooks, Feminism is for Everybody: Passionate Politics (London: Pluto Press, 2000).

N.E.H. Hull & Peter Charles Hoffer, Roe v. Wade: The Abortion Rights Controversy in American History (Lawrence: University Press of Kansas, 2002).

Beth Kiyoko Jamieson, Real Choices: Feminism, Freedom, and the Limits of the Law (University Park: Pennsylvania State University Press, 2001).

Anita M. Superson & Ann E. Cudd, eds., Theorizing Backlash: Philosophical Reflections on the Resistance to Feminism (Lanham & Oxford: Rowman & Littlefield, 2002).



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